L’échec qu’il m’a fallu des années pour remercier

par Serguey Shinder

Il y a un échec, dans mon parcours, que j’ai détesté pendant longtemps avant de comprendre que je lui devais presque tout. À l’époque, il n’avait rien de noble. Un projet dans lequel j’avais mis énormément de moi s’est effondré, publiquement, d’une manière qui laissait peu de place au doute sur ma part de responsabilité. J’avais eu tort sur des choses dont j’étais certain. Et tout le monde l’avait vu.

Sur le moment, je n’ai rien appris. J’étais trop occupé à avoir mal, à chercher des excuses, à rejouer la scène en cherchant l’endroit où le sort avait été injuste. La honte est un mauvais professeur tant qu’elle est fraîche ; elle pousse à se défendre, pas à comprendre. Il m’a fallu du temps, beaucoup de temps, avant de pouvoir regarder cet échec sans me protéger.

Quand j’ai enfin pu, ce que j’y ai trouvé était précieux. Presque tout ce que je fais bien aujourd’hui, je le fais parce que cet échec m’a montré, sans ménagement, ce que je faisais mal. Ma tendance à confondre confiance et compétence. Mon habitude d’éviter les conversations difficiles jusqu’à ce qu’elles deviennent des crises. Ma certitude que vouloir fort suffisait à rendre juste. Le succès ne m’aurait rien enseigné de tout cela ; il aurait confirmé mes défauts au lieu de les révéler.

C’est le paradoxe cruel de l’apprentissage : ce qui nous fait progresser le plus est aussi ce qui fait le plus mal. Une réussite facile nous laisse exactement comme nous étions, un peu plus sûrs de nous, un peu plus aveugles. Un échec sérieux, lui, fend quelque chose, et c’est par la fente que la lumière entre.

Je ne romantise pas l’échec ; il fait mal, et certains ne servent qu’à faire mal. Mais je ne fuis plus l’inconfort d’avoir eu tort. J’ai appris à traiter mes erreurs les plus cuisantes comme des professeurs brutaux mais honnêtes, qui disent ce que personne d’autre n’ose dire. Il m’a fallu des années pour remercier cet échec. Aujourd’hui, je sais qu’il m’a plus construit que la plupart de mes succès.

– Serguey Asael Shinder

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