La comparaison m’a volé des années

par Serguey Shinder

La comparaison m’a volé des années, et je ne m’en suis rendu compte que bien plus tard.

Je faisais un travail correct, parfois bon. Mais je le voyais rarement, parce que je regardais ailleurs — vers les autres. La fonctionnalité que quelqu’un venait de livrer. L’annonce assurée d’un collègue. La carrière d’un autre, apparemment sans effort, qui semblait avancer plus vite que la mienne. Et à chaque regard, je revenais un peu plus petit, un peu plus en retard, un peu moins capable de savourer le progrès discret que je faisais pourtant vraiment.

Le piège de la comparaison, c’est qu’elle est toujours truquée. Je comparais mon intérieur — mes doutes, mes brouillons, mes jours lents — à l’extérieur des autres, à leur version publique et polie. Je mesurais mes coulisses à leur scène. Ce combat, on ne peut pas le gagner, parce qu’il n’est pas juste.

Ce qui a changé, ce n’est pas que je sois devenu meilleur que les autres. C’est que j’ai cessé de tenir le score. J’ai commencé à mesurer mon travail d’aujourd’hui à mon travail d’hier, et seulement à lui. Suis-je un peu meilleur qu’il y a un an ? Ai-je compris quelque chose que je ne comprenais pas avant ? C’est une comparaison que je peux gagner, parce qu’elle ne dépend que de moi.

Les autres continueront de livrer, d’annoncer, d’avancer. Ce n’est pas une course contre eux ; cela ne l’a jamais été. La seule personne qu’il vaut la peine de dépasser, c’est celui que j’étais hier. Le jour où j’ai rangé le tableau des scores des autres, j’ai récupéré les années que la comparaison m’avait prises.

– Serguey Asael Shinder

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