La chanson que je n’arrivais pas à finir

par Serguey Shinder

Il y avait un morceau que je savais presque jouer. Chaque section, propre. Le couplet, solide. Le refrain, solide. Et puis, à chaque fois, je m’effondrais dans les deux mesures qui les reliaient.

Pendant des semaines, j’ai « travaillé » ce morceau en jouant les parties que je maîtrisais déjà. Ça ressemblait à du travail. Ça ressemblait à du progrès. Ce n’était ni l’un ni l’autre. Parce que je répétais ce que je savais et j’évitais ce que je ne savais pas — la transition, précisément l’endroit où le morceau me résistait.

Le jour où un professeur m’a fait remarquer ce que je faisais, j’ai eu presque honte tant c’était évident. Je fuyais la difficulté en me cachant derrière la facilité, et j’appelais ça de la pratique. La vérité, c’est que je progressais partout sauf là où j’en avais besoin.

Alors j’ai changé. J’ai isolé les deux mesures que je ratais, et je n’ai plus travaillé qu’elles. Lentement, en boucle, sans le confort des parties que je réussissais déjà. C’était ingrat, inconfortable, et bien moins agréable que de jouer le refrain que j’aimais. C’était aussi la seule chose qui a fini par marcher.

Cette leçon a débordé de la musique. Je me surprends partout à répéter mes forces et à éviter mes faiblesses, en appelant cela de l’effort. Mais le progrès ne vit pas dans ce qu’on sait déjà faire. Il vit dans les deux mesures qu’on rate, celles qu’on préférerait sauter. La transition que je fuyais était le morceau. Le reste, je le connaissais déjà.

– Serguey Asael Shinder

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